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Lettre de Théo van Gogh à sa famille (extraits)
Paris, 1885-1887

Van Gogh

Théo à Lies.

13 octobre 1885

Plus on rencontre de gens, plus on observe que leur conversation se cache derrière des formes conventionnelles, et que ce qu’ils disent lorsqu’ils se prétendent honnêtes est souvent vide et hypocrite. Bonger, qui est un ami proche, est différent, et nous nous disons souvent que même si nous côtoyons beaucoup de gens, rares sont ceux avec lesquels nous avons des affinités.

Tu me demandes des nouvelles de Vincent. Il fait partie de ceux qui ont vu le monde de près et s’en sont retirés. Il s’agit maintenant d’attendre de voir s’il a du génie. Je le crois, et d’autres, dont Bonger, le croient aussi. Lorsqu’il sera devenu bon peintre, ce sera un grand homme. Pour ce qui est du succès, peut-être sera-t-il comme Heyerdahl, apprécié de certains mais incompris des masses. Toutefois, il sera respecté de ceux qui attendent plus des artistes qu’un simple éclat tapageur, et cela devrait, à mon avis, le venger suffisamment des critiques du plus grand nombre.

Théo à sa mère

seconde moitié de juin 1886

Fort heureusement, tout va bien dans notre appartement. Vous ne reconnaîtriez pas Vincent tellement il a changé. Les autres en sont encore plus frappés que moi. Il a subi une importante opération à la bouche, ayant perdu presque toutes ses dents à cause de ses problèmes à l’estomac. Le médecin dit qu’il est maintenant parfaitement guéri.

Théo à sa mère

juillet 1886

Son travail est en grand progrès, comme en atteste le succès qu’il rencontre. Bien qu’il ne vende pas encore ses tableaux pour de l’argent, il les échange contre d’autres. Nous nous constituons ainsi une jolie collection qui a pour sûr une certaine valeur. Un marchand de tableaux a maintenant pris quatre de ses tableaux et a promis d’organiser une exposition de ses œuvres l’an prochain. Il peint principalement des fleurs et songe à employer des couleurs plus vives dans sa prochaine série de tableaux. Il est aussi plus joyeux qu’autrefois et les gens ici l’aiment bien. La preuve en est qu’il se passe rarement un jour sans qu’il soit invité chez quelque peintre connu, ou que quelqu’un passe le voir.

Il a aussi des connaissances qui lui donnent chaque semaine un bouquet de fleurs pour qu’il s’en serve comme modèle. Si nous continuons comme cela, je pense que le plus dur est derrière nous et qu’il pourra bientôt voler de ses propres ailes.

Théo à sa mère

février 1887

Il a fait quelques portraits qui sont fort réussis, mais il les fait toujours sans demander de paiement. Quel dommage qu’il ne semble pas intéressé par l’argent, car s’il voulait, il pourrait en gagner ici ; enfin, on ne change pas les gens.

Théo à Wil

14 mars 1887

Je ne puis te dire combien ta dernière lettre m’a fait du bien. Il est tellement important, pendant les moments difficiles, de savoir que quelqu’un est prêt à nous aider à résoudre nos problèmes. Souvent, je suis si ingrat que je m’imagine seul ; les difficultés m’apparaissent alors insurmontables et il me semble qu’il n’y a point d’issue. Ta lettre me prouve que j’ai tort. Son cas est vraiment spécial. Si c’était quelqu’un d’autre et que son métier fût différent, j’aurais certainement fait ce que tu m’as conseillé il y a longtemps, et je me suis souvent demandé si je n’avais pas tort de toujours l’aider ; plus d’une fois j’ai été sur le point de le laisser se débrouiller seul.

Après avoir reçu ta lettre, j’y ai repensé sérieusement, mais je sens qu’en de telles circonstances, je ne peux que continuer. Certes, c’est un artiste, et ce qu’il fait en ce moment n’est pas toujours beau, mais cela lui servira sans doute un jour et peut-être que ce sera sublime. Ce serait dommage de le priver de ses études. Même si c’est loin d’être facile, un jour viendra où, quand il sera plus habile, il pourra enfin vendre.

Ne pense pas que ce soit l’argent qui m’inquiète le plus. C’est avant tout l’idée que nous ne nous comprenions plus. Il fut une époque où j’aimais profondément Vincent, où il était mon meilleur ami, mais c’est fini maintenant. Il semble que ce soit encore pire de son côté, car il ne perd jamais une occasion de me montrer qu’il me méprise et que je le révolte. Cela rend la situation à la maison quasi insupportable. Plus personne ne veut venir me voir, car cela mène toujours à des reproches, et il est si sale et désordonné que la maison est loin d’être agréable.

Tout ce que j’espère, c’est qu’il va partir vivre seul, ce dont il parle depuis longtemps, mais si je lui demandais de partir cela ne ferait que lui donner une raison de rester. Puisque je ne puis rien faire pour lui, je ne demande qu’une chose : qu’il ne me fasse pas de mal, et c’est pourtant ce qu’il fait en restant, car cela me pèse.

On dirait qu’il y a deux êtres différents en lui, l’un merveilleusement doué, raffiné et délicat, l’autre égoïste et sans cœur. Ils apparaissent tour à tour, si bien qu’on l’entend parler tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, avec des arguments contradictoires. Quel dommage qu’il soit son propre ennemi, car il rend la vie difficile non seulement aux autres, mais aussi à lui-même.


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