facebook
twitter
Tumblr
youtube
wordpress
printerest
wikipedia

French English

Lettre de Vincent van Gogh à Émile Bernard
Arles, vers le 18 juin 1888

VanGogh

Mon cher Bernard,

Pardonne-moi si j’écris bien à la hâte, je crains que ma lettre ne soit point lisible, mais je veux te répondre tout de suite.

Sais-tu que nous avons été très bêtes, Gauguin, toi et moi, de ne pas aller dans le même endroit. Mais lorsque Gauguin est parti, moi je n’étais pas encore sûr de pouvoir partir, et lorsque toi tu es parti, il y avait ces problèmes d’argent et les mauvaises nouvelles que j’avais données des frais d’ici t’ont découragé.

Si nous étions partis tous ensemble vers Arles, ça n’aurait pas été si bête ; car à trois, nous eussions fait le ménage chez nous. Et maintenant que je suis un peu mieux orienté, je commence à entrevoir des avantages. Pour moi, je me porte mieux ici que dans le Nord. Je travaille même en plein midi, en plein soleil, sans ombre aucune, dans les champs de blé, et voilà, j’en jouis comme une cigale. Mon Dieu, si à vingt-cinq ans j’eusse connu ce pays au lieu d’y venir à trente-cinq ! À cette époque, j’étais enthousiasmé pour le gris ou l’incolore plutôt, je rêvais toujours de Millet et puis j’avais des connaissances en Hollande en ce qui concerne les peintres Mauve, Israëls, etc.

Voici un croquis d’un semeur : grand terrain de mottes de terre labourée, franchement violet en grande partie.

Champ de blé mûr, d’un ton d’ocre jaune avec un peu de carmin.

Le ciel, jaune de chrome presque aussi clair que le soleil lui-même qui est jaune de chrome 1 avec un peu de blanc, tandis que le reste du ciel est jaune de chrome 1 et 2 mélangés. Très jaune donc.

La blouse du semeur est bleue et son pantalon blanc. Toile de vingt-cinq carrée.

Il y a bien des rappels de jaune dans le terrain, des tons neutres résultant du mélange du violet avec le jaune ; mais je me suis un peu foutu de la vérité de la couleur.

Faire des images naïves de vieil almanach plutôt, de vieil almanach de campagne où la grêle, la neige, la pluie, le beau temps, sont représentés d’une façon tout à fait primitive ainsi qu’Anquetin avait si bien trouvé sa « Moisson ». Je ne te cache pas que je ne déteste pas la campagne, y ayant été élevé ; des bouffées de souvenirs d’autrefois, des aspirations vers cet infini dont le semeur, la gerbe sont les symboles m’enchantent encore, comme autrefois. Mais quand donc ferai-je du ciel étoilé, ce tableau qui toujours me préoccupe. « Hélas ! Hélas ! C’est bien », comme dit l’excellent copain Cyprien, dans « En Ménage », de J.-K. Huysmans : les plus beaux tableaux sont ceux que l’on rêve en fumant des pipes dans son lit, mais qu’on ne fait pas. Il s’agit pourtant de les attaquer, quelque incompétent qu’on se sente vis-à-vis des ineffables perfections des splendeurs glorieuses de la nature.

Mais comme je voudrais voir l’étude que tu as faite au bordel !

Je me fais des reproches à n’en pas finir de ne pas encore avoir fait de figures dans cet espace.

Voici encore un paysage : Soleil couchant ? Lever de lune ?

Soleil d’été en tout cas.

Ville violette, astre jaune, ciel bleu-vert. Les blés ont tous les tons vieil or, cuivre, or-vert ou rouge, or-jaune, bronze-jaune, vert-rouge. Toile de trente, carrée. J’ai peint en plein mistral, mon chevalet était fixé en terre avec des piquets de fer, procédé que je te recommande. On enfonce les pieds du chevalet, puis on enfonce à côté un piquet de fer long de cinquante centimètres. On attache le tout avec des cordes. On peut ainsi travailler dans le vent.

Voici ce que j’ai voulu dire pour le blanc et le noir. Prenons « Le Semeur ». Le tableau est coupé en deux, une moitié est jaune, le haut ; le bas est violet. Eh bien, le pantalon blanc repose l’œil et le distrait au moment où le contraste simultané excessif de jaune et de violet l’agacerait. Voilà ce que j’ai voulu dire. Je connais ici un sous-lieutenant des zouaves nommé Milliet.

Je lui donne des leçons de dessin – avec mon cadre perspectif – et il commence à faire des dessins ; ma foi, j’ai vu bien pire que ça. Il a du zèle pour apprendre, a été au Tonkin, etc. Celui-là va partir au mois d’octobre pour l’Afrique. Si tu étais dans les zouaves il te prendrait avec lui et te garantirait une large marge de liberté relative pour faire de la peinture, si toutefois tu veux l’aider dans ses manigances artistiques à lui. Cela peut-il t’être de quelque utilité ? Si oui, fais-le moi savoir aussitôt que possible. Une raison de travailler c’est que les toiles valent de l’argent.

Tu me diras que d’abord cette raison est bien prosaïque, puisque tu doutes que cela soit vrai. C’est pourtant vrai. Une raison de ne pas travailler, c’est que les toiles et couleurs ne font que nous coûter des sous, en attendant.

Les dessins, cependant, ne nous coûtent pas cher.

Gauguin s’embête aussi à Pont-Aven, se plaint comme toi de l’isolement. Si tu allais le voir ! Mais je ne sais pas s’il restera ; et je suis porté à croire qu’il a l’intention d’aller à Paris. Il dit qu’il croyait que tu serais venu à Pont-Aven. Mon Dieu, si nous étions ici tous les trois ! Tu me diras que c’est trop loin. Bon, mais en hiver, puisque ici on peut travailler toute l’année. Voilà ma raison pour aimer ce pays-ci, d’avoir moins à redouter le froid qui, en empêchant mon sang de circuler, m’empêche de penser, de faire quoi que ce soit.

Tu pourras en juger, lorsque tu seras soldat.

Ta mélancolie s’en ira, laquelle pourrait rudement bien venir de ce que tu as trop peu de sang ou le sang vicié, ce que je ne pense pourtant pas.

C’est ce sacré sale vin de Paris et la sale graisse des biftecks qui vous font cela. Mon Dieu, j’étais arrivé à un état de choses tel que chez moi le sang ne marchait plus du tout, mais ce qu’on appelle point du tout, à la lettre. Seulement, au bout de quatre semaines passées ici, cela s’est remis en marche ; mais mon cher copain, à cette même époque j’ai eu une attaque de mélancolie comme la tienne, de laquelle j’eusse autant souffert que toi, si ce n’était que je la saluais avec grand plaisir, comme signe que j’allais guérir, ce qui est aussi arrivé.

Au lieu donc de retourner à Paris, reste en pleine campagne, car tu as besoin de forces pour sortir comme il faut de l’épreuve qui t’attend : aller en Afrique. Or, plus tu te fais du sang, et du bon sang avant, mieux c’est, car là-bas, dans la chaleur, on en fabrique peut-être difficilement.

Faire de la peinture et baiser beaucoup n’est pas compatible, le cerveau s’affaiblit. Voilà qui est bien emmerdant.

Le symbole de saint Luc, le patron des peintres, est, comme tu le sais, un bœuf. Il faut donc être patient comme un bœuf si l’on veut labourer dans le champ artistique. Mais les taureaux sont bien heureux de ne pas avoir à travailler dans la sale peinture.

Mais ce que je voulais dire est ceci : après la période de mélancolie tu seras plus fort qu’auparavant, ta santé reprendra, et tu trouveras la nature environnante tellement belle que tu n’auras plus d’autre désir que de faire de la peinture.

Je crois que ta poésie changera encore aussi dans le même sens que ta peinture. Tu es arrivé, après des réalisations excentriques, à faire des œuvres qui ont un calme égyptien et une grande simplicité.

Que l’heure est donc brève
Qu’on passe en aimant,
C’est moins qu’un instant,
Un peu plus qu’un rêve.
Le temps nous enlève
Notre enchantement.

Ce n’est pas du Baudelaire cela, je ne sais même pas de qui c’est ; ce sont les paroles d’une chanson dans « Le Nabab » de Daudet – où je l’ai pris – mais est-ce que cela ne dit pas la chose comme un haussement d’épaules de vraie dame ? J’ai lu ces jours-ci « Madame Chrysanthème » de Loti ; cela donne des notes intéressantes sur le Japon. Mon frère a, en ce moment, une exposition de Claude Monet, je voudrais bien la voir. Entre autres, Guy de Maupassant y était venu et a dit que dorénavant il reviendrait souvent au boulevard Montmartre.

Je dois aller peindre, donc je finis ; probablement je t’écrirai de nouveau sous peu. Je te demande mille pardons de n’avoir pas suffisamment affranchi la lettre ; j’avais pourtant demandé l’affranchissement à la poste, elle s’est trompée et ce n’est pas la première fois. Tu ne peux pas te faire idée du laisser-aller, de la nonchalance des gens ici. Enfin tu verras sous peu tout cela de tes propres yeux, en Afrique. Merci de ta lettre.

J’espère t’écrire bientôt, à un moment où je serai moins pressé.

Poignée de main,

Vincent


© 2013 by Confidential Concepts US.

FOLLOW US: