facebook
twitter
Tumblr
youtube
wordpress
printerest
wikipedia

French English

Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Arles, 3 mai 1889

Van Gogh

Mon cher Théo,

Ta bonne lettre m’a fait du bien aujourd’hui, ma foi, va pour Saint-Rémy alors.

Mais je te le dis encore une fois, si la réflexion est faite et que le médecin a été consulté, il serait peut-être soit nécessaire, soit simplement utile et sage de s’engager ; considérons cela avec le même œil que le reste et sans parti pris contre. Voilà tout ! Car éloigne de toi l’idée de sacrifice là-dedans. Je l’écrivais encore l’autre jour à la sœur, que toute ma vie durant ou presque au moins j’ai cherché autre chose qu’une carrière de martyr pour laquelle je ne suis pas de taille.

Si je trouve de la contrariété ou en cause, ma foi, j’en reste stupéfait. Certes je respecterais, volontiers j’admirerais des martyrs etc., mais tu dois savoir que par exemple dans « Bouvard et Pécuchet » tout simplement il y a quelque autre chose qui s’adapte davantage à nos petites existences.

Enfin je fais ma malle et probablement aussitôt qu’il le pourra M. Salles ira avec moi là-bas.

Ah ! ce que tu dis de Puvis et de Delacroix, c’est bigrement vrai, ceux-là ont bien démontré ce que pouvait être la peinture, mais ne va pas confondre des choses qui sont deux mondes à part. Moi, comme peintre, je ne signifierai jamais rien d’important, je le sens absolument. À supposer qu’on change tout, le caractère, l’éducation, les circonstances, alors il aurait pu exister ceci ou cela. Mais nous sommes trop positifs pour confondre. Je regrette quelquefois de ne pas simplement avoir gardé la palette hollandaise des tons gris, et d’avoir brossé sans insister des paysages à Montmartre. Aussi je songe recommencer à dessiner davantage à la plume de roseau ce qui, comme pour les vues de Montmajour de l’année passée, est moins cher et me distrait tout autant. Aujourd’hui j’ai fabriqué un de ces dessins, qui est devenu très noir et assez mélancolique pour du printemps mais enfin, quoi qu’il m’arrive et quelles que soient les circonstances où je me trouverai, c’est là une chose qui peut me rester longtemps comme occupation, et en quelque sorte pourrait devenir un gagne-pain même.

Enfin à toi comme à moi en somme, qu’est-ce que ça nous fait d’avoir un peu plus ou un peu moins de contrariété ?

Certes, toi tu t’es engagé bien plus tôt que moi, si nous en venons là, chez les Goupil où, en somme, tu as passé de bien mauvais quarts d’heure, desquels on ne t’a pas toujours remercié. Et justement tu l’as fait avec zèle et dévouement, parce que, alors, notre père était avec la grande famille un peu aux abois et qu’il était nécessaire pour faire marcher le tout, que tu t’y jettes tout à fait ; j’ai, avec beaucoup d’émotion, encore pensé à toutes ces vieilles choses pendant ma maladie.

Et enfin, le principal c’est de se sentir bien unis, et cela n’est pas encore dérangé.

J’ai une certaine espérance, qu’avec ce qu’en somme je sais de mon art, il arrivera un temps où je produirai encore, quoique dans l’asile. À quoi me servirait une vie plus factice d’artiste à Paris, de laquelle je ne serais dupe qu’à demi, et pour laquelle je manque conséquemment d’entrain primitif, indispensable pour me lancer.

Physiquement c’est épatant comme je me porte bien, mais cela n’est pas tant que ça suffisant pour aller croire qu’il en est de même mentalement.

Je voudrais volontiers, une fois un peu connu là-bas, essayer de me faire infirmier peu à peu, enfin travailler à n’importe quoi et reprendre de l’occupation, la première venue.

J’aurais terriblement besoin du père Pangloss, lorsqu’il va naturellement m’arriver de redevenir amoureux. L’alcool et le tabac ont enfin cela de bon ou de mauvais – c’est un peu relatif – que ce sont des anti-aphrodisiaques ; il faudrait nommer cela je crois. Pas toujours méprisables dans l’exercice des beaux-arts.

Enfin là sera l’épreuve où il faudra ne pas oublier de blaguer tout à fait. Car la vertu et la sobriété, je ne le crains que trop, me mèneraient encore dans ces parages-là, où d’habitude je perds très vite complètement la boussole, et où cette fois-ci je dois essayer d’avoir moins de passion et plus de bonhomie.

Le possible passionnel pour moi est bien peu de chose, alors que pourtant demeure, j’ose croire, la puissance de se sentir attaché aux êtres humains avec lesquels on vivra. Comment va le père Tanguy ? Il faut bien lui dire le bonjour pour moi.

J’entends dire dans les journaux qu’il y a des choses bien au Salon. Écoute : ne te fais pas impressionniste tout à fait exclusif, enfin s’il y a du bon dans quelque chose, ne le perdons pas de vue. Certes, la couleur est en progrès justement grâce aux impressionnistes, même lorsqu’ils s’égarent, mais Delacroix a été déjà plus complet qu’eux. Et bigre, Millet qui n’en a guère de couleur, quel Œuvre que le sien !

La folie est salutaire, c’est pour cela qu’on devient peut-être moins exclusif.

Je ne regrette pas d’avoir voulu étudier cette question des théories des couleurs bien qu’elle soit un peu technique.

On n’est, comme artiste, qu’un anneau dans une chaîne et, qu’on trouve ou qu’on ne trouve pas, de cela on peut se consoler.

J’ai entendu parler d’un intérieur tout vert avec une femme verte, au Salon, dont on disait du bien, ainsi que d’un portrait de Mathey et d’un autre de Besnard « La Sirène ». On disait aussi qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire d’un nommé Zorn, mais on ne disait pas quoi, et qu’il y avait un Carolus-Duran « Triomphe de Bacchus », mauvais. Pourtant sa « Dame au gant » du Luxembourg je la trouve toujours si bien ; enfin il y a de ces choses peu sérieuses, que j’aime beaucoup, ainsi un livre comme « Bel-Ami ». Et l’Œuvre de Carolus est comme ça un peu. Notre époque a pourtant été comme ça, tout autant que celle de Badinguet. Et, si un peintre fait comme il voit, cela reste toujours quelqu’un.

Ah, peindre des figures comme Claude Monet peint les paysages ! Voilà ce qui reste malgré tout à faire et avant qu’on ne voie à la rigueur dans les impressionnistes que Monet seul.

Car enfin en figures Delacroix, Millet, plusieurs sculpteurs ont fait autrement mieux que les impressionnistes et même J.Breton.

Enfin mon cher frère, soyons justes, et je te le dis en me retirant : Songeons là où nous nous faisons trop vieux pour nous ranger dans les jeunes, à ce que nous avons aimé dans le temps : Millet, Breton, Israëls, Whistler, Delacroix, Leys.

Et sois bien sûr que moi je suis assez convaincu que je ne verrai pas un avenir au-delà de ça, je ne le désire d’ailleurs pas.

Maintenant la société est comme elle est, nous ne pouvons naturellement pas désirer qu’elle s’adapte juste à nos besoins personnels.

Enfin, sache que je trouve fort, fort bien d’aller à Saint-Rémy, cependant des gens comme moi, cela serait réellement plus juste de les fourrer dans la Légion.

Nous n’y pouvons rien, mais il est plus que probable on m’y refuserait, au moins ici où mon aventure est trop connue et surtout exagérée.

Je dis ça très, très sérieusement, physiquement je me porte mieux que depuis des années et des années, et je pourrais faire le service.

Réfléchissons donc encore à ça, tout en allant à Saint-Rémy.

Je te serre bien la main ainsi qu’à ta femme,

t. à t. Vincent


© 2013 by Confidential Concepts US.

FOLLOW US: