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Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Saint-Rémy, 7 ou 8 septembre 1889

Van Gogh

Mon cher Théo,

Je trouve ta lettre bien bonne ; ce que tu dis de Rousseau et d’artistes tels que Bodmer (qu’on désirerait que le monde ne fût peuplé que de gens comme ça), oui, certes, c’est cela ce que moi je sens aussi.

Et que J. H. Weissenbruch connaisse et fasse les chemins de halage boueux, les saules rabougris, les raccourcis et les perspectives savantes et étranges des canaux comme Daumier les avocats, je trouve cela parfait. Tersteeg a bien fait de lui acheter quelques ouvrages ; que des gens comme ça ne se vendent pas, cela vient selon moi de ce qu’il y a trop de vendeurs qui cherchent à vendre autre chose, avec quoi ils trompent le public et le dévoient.

Sais-tu qu’encore aujourd’hui quand je lis par hasard l’histoire de quelque industriel énergique ou surtout d’un éditeur, alors il me vient encore les mêmes indignations, les mêmes colères d’autrefois quand j’étais chez les Goupil & Cie.

La vie se passe ainsi, le temps ne revient pas, mais je m’acharne à mon travail, à cause de cela même, car je sais que les occasions de travailler ne reviennent pas. Surtout dans mon cas où une crise plus violente peut détruire à tout jamais ma capacité de peindre.

Je me sens dans les crises lâche devant l’angoisse et la souffrance, plus lâche que de juste et c’est peut-être cette lâcheté morale même qui à présent me fait manger comme deux, travailler fort, me ménager dans mes rapports avec les autres malades de peur de retomber alors qu’auparavant je n’avais aucun désir de guérir ; en effet je cherche à guérir à présent comme quelqu’un qui aurait voulu se suicider et après avoir trouvé l’eau trop froide, chercherait à rattraper le bord.

Mon cher frère, tu sais que je me suis rendu dans le Midi et que je m’y suis lancé dans le travail pour mille raisons. Vouloir voir une autre lumière, croire que regarder la nature sous un ciel plus clair peut nous donner une idée plus juste de la façon de sentir et de dessiner des Japonais.

Vouloir enfin voir ce soleil plus fort, parce que l’on sent que sans le connaître on ne saurait comprendre au point de vue de l’exécution, de la technique, les tableaux de Delacroix et parce que l’on sent que les couleurs du prisme sont voilées dans de la brume dans le Nord.

Tout cela reste un peu vrai. Puis à cela s’ajoute encore une inclinaison du cœur vers ce Midi que Daudet a fait dans « Tartarin », et le fait que par-ci par-là, moi, j’ai trouvé aussi des amis et des choses que j’aime ici.

Comprendras-tu alors que tout en trouvant horrible mon mal, je sens que quand même je me suis fait des attaches un peu trop fortes ici – attaches qui peuvent faire que plus tard l’envie me reprenne de travailler ici – néanmoins il peut se faire que sous relativement peu je revienne dans le Nord.

Oui, car je ne te cache pas que de même car je prends à présent de la nourriture avec avidité, j’ai un désir terrible qui me vient, de revoir les amis et de revoir la campagne du Nord.

Le travail va fort bien, je trouve des choses que j’ai en vain cherchées pendant des années, et sentant cela je pense toujours à cette parole de Delacroix que tu sais, qu’il trouva la peinture n’ayant plus ni souffle ni dents.

Eh bien moi avec la maladie mentale que j’ai, je pense à tant d’autres artistes moralement souffrants et je me dis que cela n’est pas un empêchement pour exercer l’état de peintre comme si rien n’était.

Alors que je vois qu’ici les crises tendent à prendre une tournure religieuse absurde, j’oserais presque croire que cela nécessite même un retour vers le Nord.

Ne parlez pas trop de cela avec le médecin quand tu le verras, mais je me demande si cela ne vient pas du fait d’avoir vécu tant de mois à l’hospice d’Arles et ici dans ces vieux cloîtres. Enfin il ne faut pas que je vive dans un milieu comme cela, mieux vaut alors la rue. Je ne suis pas indifférent, et dans la souffrance même quelquefois des pensées religieuses me consolent beaucoup. Ainsi cette fois-ci pendant ma maladie il m’était arrivé un malheur : cette lithographie de Delacroix « La Pietà » avec d’autres feuilles était tombée dans de l’huile et de la peinture et s’était abîmée.

J’en étais triste, alors entre-temps je me suis occupé à la peindre et tu verras cela un jour, sur une toile de 5 ou 6 j’en ai fait une copie qui je crois est bien sentie.

D’ailleurs ayant vu il n’y a pas longtemps le « Daniel » et « Les Odalisques » et le portrait de Brias et « La Mulâtresse » à Montpellier, je suis encore sous l’impression que cela a produit sur moi. Voilà ce qui m’édifie, ainsi que de lire un beau livre comme celui de Beecher-Stowe ou de Dickens, mais ce qui me gêne, c’est de voir à tout moment de ces bonnes femmes qui croient à la Vierge de Lourdes et fabriquent des choses comme ça, et de se dire qu’on est prisonnier dans une administration comme ça, qui cultive très volontiers ces aberrations religieuses maladives, alors qu’il s’agirait de les guérir. Alors je dis qu’il vaudrait encore mieux aller, sinon au bagne, au moins au régiment.

Je me reproche ma lâcheté, j’aurais mieux dû défendre mon atelier, eussè-je dû me battre avec ces gendarmes et voisins. D’autres à ma place se seraient servi d’un revolver et certes eût-on tué comme artiste des badauds comme cela, on aurait été acquitté. Là j’aurais mieux fait alors mais j’ai été lâche et ivrogne - malade aussi, mais je n’ai pas été brave.

Alors devant la souffrance de ces crises je me sens très craintif aussi, et je ne sais donc si mon zèle est autre chose que ce que je dis, c’est comme celui qui veut se suicider et, trouvant l’eau trop froide, il lutte pour rattraper le rivage.

Mais écoute, être en pension comme j’ai vu Braat dans le temps (heureusement ce temps est loin), non !

Et encore une fois non !

Ce serait autre chose si le père Pissarro ou Vignon par exemple voulaient me prendre chez eux. Va, je suis peintre moi, cela peut s’arranger et mieux vaut que l’argent aille pour nourrir des peintres que ces excellentes sœurs.

Hier j’ai demandé à brûle-pourpoint à M. Peyron : puisque vous allez à Paris, que diriez-vous si je vous proposais de vouloir bien me prendre avec vous alors ? Il a répondu d’une façon évasive que c’était trop vite, qu’il fallait t’écrire auparavant.

Mais lui est très bon et très indulgent pour moi, et tout en n’étant pas le maître absolu ici, loin de là, je lui dois beaucoup de libertés. Enfin il ne faut pas seulement faire les tableaux, mais aussi faut-il voir des gens, et de temps en temps par la fréquentation d’autres aussi se refaire le tempérament et s’approvisionner d’idées.

Je laisse de côté l’espérance que cela ne reviendrait pas ; au contraire il faut se dire que de temps en temps j’aurai une crise.

Mais alors on peut pour ce temps-là aller dans une maison de santé ou même à la prison communale où d’habitude il y a un cabanon. Ne te fais pas de mauvais sang dans aucun cas ; le travail va bien et, tiens, je ne saurais te dire combien ça me réchauffe parfois de dire : je vais encore faire ceci et cela, des champs de blé, etc.

J’ai fait le portrait du surveillant et j’en ai une copie pour toi. Cela fait un assez curieux contraste avec le portrait que j’ai fait de moi où le regard est vague et voilé, tandis que lui a quelque chose de militaire et des yeux noirs, petits et vifs.

Je lui en ai fait cadeau et je ferai aussi sa femme si elle veut poser. C’est une femme fanée, une malheureuse bien résignée et bien peu de chose et si insignifiante que moi j’ai grande envie de faire ce brin d’herbe poudreux. J’ai causé quelquefois avec elle lorsque je faisais des oliviers derrière leur petit mas et alors elle me disait qu’elle ne croyait pas que j’étais malade ; enfin cela tu le dirais à présent aussi si tu me voyais travailler, la pensée claire et les doigts si sûrs, que j’ai dessiné sans prendre une seule mesure cette « Pietà » de Delacroix où pourtant il y a ces quatre mains et bras en avant, gestes et tournures de corps pas précisément commodes ou simples.

Je t’en prie, envoie-moi bientôt la toile si cela est possible et puis je crois que j’aurai besoin de dix tubes de blanc de zinc en plus.

Cependant je sais bien que la guérison vient, si on est brave, d’en dedans par la grande résignation à la souffrance et à la mort, par l’abandon de sa volonté propre et de son amour-propre. Mais cela n’est pas bon pour moi, j’aime à peindre, à voir des gens et des choses, et tout ce qui fait notre vie, factice, si on veut. Oui la vraie vie serait dans autre chose, mais je ne crois pas que j’appartiens à cette catégorie d’âmes qui sont prêtes à vivre et aussi à tout moment prêtes à souffrir.

Quelle drôle de chose que la touche, le coup de brosse.

En plein air, exposé au vent, au soleil, à la curiosité des gens, on travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable. Alors pourtant on attrape le vrai et l’essentiel ; le plus difficile c’est ça. Mais lorsqu’on reprend après un temps cette étude et qu’on arrange ses coups de brosse dans le sens des objets, certes c’est plus harmonieux et agréable à voir, et on y ajoute ce qu’on a de sérénité et de sourire.

Ah, jamais je ne pourrai rendre mes impressions de certaines figures, que j’ai vues ici. Certes c’est la route où il y a du neuf, la route du Midi, mais les hommes du Nord ont du mal à la suivre.

Et moi je vois déjà d’avance que le jour où j’aurai quelque succès je regretterai ma solitude et mon anxiété d’ici, lorsque je vis à travers les barreaux de fer du cabanon, le faucheur dans le champ en bas. À quelque chose malheur est bon.

Pour réussir, pour avoir une prospérité qui dure, il faut avoir un autre tempérament que le mien, je ne ferai jamais ce que j’aurais pu et dû vouloir et poursuivre. Mais je ne peux vivre, ayant si souvent le vertige, que dans une situation de quatrième, cinquième rang. Alors que je sens bien la valeur et l’originalité et la supériorité de Delacroix, de Millet par exemple, je me fais fort de dire : oui je suis quelque chose, je peux quelque chose. Mais il me faut prendre ces artistes-là comme point de départ, et puis produire le peu dont je suis capable dans le même sens.

Le père Pissarro est donc bien cruellement frappé par ces deux malheurs à la fois.

Dès que j’ai lu cela, j’ai eu cette idée de demander s’il y aurait moyen de rester avec lui.

Si tu lui paies la même chose qu’ici, il y trouvera son compte, car je n’ai pas besoin de grand-chose, que de travailler.

Fais-le donc carrément et s’il ne veut pas, j’irais bien chez Vignon. J’ai un peu peur de Pont-Aven, il y a tant de monde, mais ce que tu dis de Gauguin m’intéresse beaucoup. Et je me dis toujours que Gauguin et moi travaillerons peut-être encore ensemble. Moi je sais que Gauguin peut des choses encore supérieures à ce qu’il a fait, mais pour le mettre à l’aise celui-là !

J’espère toujours faire son portrait.

As-tu vu ce portrait qu’il avait fait de moi, peignant des tournesols ? Ma figure s’est après tout bien éclairée depuis, mais c’était bien moi extrêmement fatigué et chargé d’électricité, comme j’étais alors. Et pourtant pour voir le pays, il faut vivre avec le petit peuple et dans les petites maisons, les cabarets, etc.

Aussi c’était ce que je disais à Boch, qui se plaignait de ne rien voir qui le tentât ou lui causât une impression.

Je me promène deux jours avec lui et je lui montre trente tableaux à faire aussi différents du Nord que serait le Maroc. Je suis curieux de savoir ce qu’il fait en ce moment.

Et puis sais-tu pourquoi les tableaux de Delacroix – les tableaux religieux et d’histoire, « La Barque du Christ », « La Pietà », « Les Croisés » – ont cette allure ? Parce que Delacroix lorsqu’il fait un Gethsémani a été voir auparavant sur place ce que c’était qu’un verger d’oliviers, et ainsi pour la mer fouettée par un dur mistral, et parce qu’on a dû lui dire : ces gens desquels nous parle l’histoire, doges de Venise, croisés, apôtres, saintes femmes, étaient du même type et vivaient d’une façon analogue à ceux de leurs descendants actuels.

Aussi dois-je te le dire – et tu le vois dans « La Berceuse » quelque manqué et faible que soit cet essai –, eussé-je eu les forces pour continuer, j’aurais fait des portraits de saints et de saintes femmes d’après nature qui auraient paru d’un autre siècle, et ce seraient des bourgeois d’à présent et pourtant ils auraient eu des rapports avec des chrétiens fort primitifs.

Les émotions que cela cause sont cependant trop fortes, j’y resterai mais plus tard, plus tard je ne dis pas que je ne reviendrai pas à la charge.

Quel grand homme que Fromentin qui restera toujours le guide de ceux qui voudront voir l’Orient ! Lui le premier a établi des rapports entre Rembrandt et le Midi, entre Potter et ce que lui voyait.

Tu as raison mille et mille fois, il ne faut pas songer à tout cela, il faut faire ce dont on sera capable, fût-ce en passant d’abord par des études de choux et de salades pour se calmer s’il le faut.

Lorsque je les reverrai, je ferai des répétitions de cette étude de « La Diligence de Tarascon », de la « Vigne », de la « Moisson », et surtout du cabaret rouge, ce « Café de nuit » qui est au point de vue de la couleur ce qu’il y a de plus caractéristique. Mais la figure blanche au milieu juste comme couleur doit être refaite, mieux bâtie. Mais cela, j’ose le dire, c’est du Midi vrai et une combinaison calculée des verts avec les rouges.

Mes forces ont été épuisées trop vite, mais je vois de loin la possibilité pour d’autres de faire une infinité de belles choses. Et encore et encore reste vraie cette idée, que pour faciliter le voyage des autres, il eût été bien de fonder un atelier quelque part dans ces environs. Faire d’un trait le voyage du Nord en Espagne par exemple, ce n’est pas bien, on n’y verra pas ce qu’on doit y voir ; il faut se faire les yeux d’abord et graduellement à l’autre lumière.

Moi je n’ai pas trop besoin de voir des Titien et des Velázquez dans les musées, j’ai vu certains types vivants qui font que je sais mieux ce que c’est qu’un tableau du Midi à présent, qu’avant mon petit voyage. Mon Dieu, mon Dieu, les bonnes personnes dans les artistes qui disent que Delacroix n’est pas de l’Orient vrai. Tiens, l’Orient vrai, est-ce alors ce qu’ont fait les Parisiens tels que Gérôme ?

Parce que vous peignez un bout de mur ensoleillé même sur nature bien et vrai selon notre façon de voir du Nord, cela prouve-t-il aussi que vous ayez vu les gens de l’Orient ? Or voilà ce que chercha Delacroix, ce qui ne l’a aucunement empêché de peindre des murs dans « La Noce juive » et « Les Odalisques ». N’est-ce pas vrai cela ? Et alors Degas dit que c’est payer ça trop cher, de boire dans les cabarets en faisant des tableaux ; je ne dis pas non, mais voudrait-il donc que j’aille dans les cloîtres ou les églises, là c’est moi qui ai peur. Ce pourquoi je fais un effort d’évasion par la présente ;

Avec force poignées de main à toi et à Jo.

t. à t. Vincent

Il faut encore que je te félicite à l’occasion du jour de naissance de la mère, je leur écrivais hier, mais la lettre n’est pas encore partie à cause de ce que je n’ai pas eu la tête à moi pour l’achever. C’est drôle que déjà auparavant deux ou trois fois l’idée m’était venue d’aller chez Pissarro ; cette fois-ci après que tu m’as raconté ses récents malheurs, je n’hésite pas à te demander de m’y emmener.


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