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Lettre de Vincent van Gogh à Théo van Gogh
Cuesmes, mi-août 1879

Van Gogh

Cher Théo,

Je t’écris tout particulièrement pour te dire combien je te suis reconnaissant de ta visite. Cela faisait bien longtemps que nous ne nous étions point vus, ni écrit comme autrefois. Mais il vaut mieux être proches que morts l’un pour l’autre, d’autant plus que, avant de pouvoir prétendre de droit au titre de mort, il est bien hypocrite, ou du moins puéril, de faire semblant de l’être. Puéril à la manière d’un jeune homme de quatorze ans qui se croit obligé par sa dignité et son rang social de porter un chapeau haut-de-forme. Les heures que nous avons passées ensemble nous ont au moins confirmé que nous comptons tous deux parmi les vivants. En te revoyant et en marchant avec toi, j’ai ressenti quelque chose que j’éprouvais plus souvent autrefois, à savoir que la vie est quelque chose de bon, de précieux et de grande valeur. Je me sentais plus joyeux et plus vivant que je ne l’ai été depuis longtemps car, malgré moi, ma vie m’était devenue peu à peu moins précieuse, moins importante et plus indifférente, du moins était-ce là mon sentiment.

Lorsqu’on vit avec d’autres et qu’on est lié par un sentiment d’affection, on comprend alors qu’on a une raison de vivre, que l’on n’est pas entièrement indigne et sans valeur mais que l’on sert peut-être à quelque chose. Nous avons en effet tous besoin les uns des autres et cheminons ensemble comme des compagnons de voyage. Notre estime pour nous-même est elle aussi fort dépendante de notre relation aux autres.

Un prisonnier condamné à la solitude, qu’on empêche de travailler, etc., en souffre à la longue, surtout si cela dure trop longtemps, aussi sûrement que s’il avait été privé de nourriture.

Comme tout un chacun, j’ai besoin d’amitié et d’affection, de relations proches. Je ne suis point fait de pierre ou de fer comme une pompe ou un réverbère et, comme tout homme un tant soit peu cultivé ou honnête, je ne puis me passer de ces choses sans ressentir un vide, une absence ; je te dis tout cela afin que tu saches combien ta visite m’a fait du bien.

De même que je ne voudrais pas que nous nous éloignions l’un de l’autre, de même j’aimerais rester en bons termes avec tous à la maison. Pour l’instant toutefois, je ne tiens pas à y retourner et préfèrerais rester ici. Il est néanmoins possible que tout ait été de ma faute, et tu as peut-être raison quand tu dis que je ne perçois point les choses comme elles sont. C’est pourquoi, malgré ma grande réticence et même si cela m’est pénible, j’essaierai d’aller à Etten, au moins pour quelques jours.

En songeant avec reconnaissance à ta visite, je repense aussi bien sûr à nos conversations. J’en ai déjà eu de semblables, maintes et maintes fois. Changer, progresser, générer de l’énergie ; ne t’offense pas si je te dis que ces paroles me font un peu peur, ne serait-ce que parce que j’ai souvent essayé de les mettre en œuvre sans autre résultat que de voir mes espoirs s’effondrer.

Je ne me souviens que trop clairement de cette époque à Amsterdam. Tu y étais toi aussi – tu connais tous ces projets, ces discussions, ces querelles et ces réflexions sagement mûries et nourries des meilleures intentions. Et tout cela pour un résultat piteux, une entreprise ridicule, une énorme sottise. J’en tremble encore.

Jamais je n’ai été aussi malheureux de ma vie. Comme ces journées pénibles et difficiles dans ce pays pauvre, cette contrée sauvage, me semblent douces et désirables en comparaison. Je crains d’en arriver au même résultat en suivant des conseils raisonnables et bien intentionnés.

Ce genre d’expérience est trop horrible – le mal, la souffrance, l’affliction qu’elle engendre trop douloureux – pour qu’on n’essaie de part et d’autre de tirer un enseignement de cette expérience chèrement acquise. Si cela ne nous sert pas de leçon, quoi d’autre ? On me disait alors d’« essayer d’atteindre le but placé devant moi » ; ce but, j’y ai renoncé, mon ambition s’est bien calmée. Quoi que ces choses aient pu avoir de séduisant dans le passé, je les vois désormais d’un autre œil acquis par l’expérience, et quand bien même cette opinion serait inadmissible.

Inadmissible, en effet, tout comme Frank l’évangéliste trouvait répréhensible que j’estime les sermons du révérend John Andry plus évangéliques que ceux d’un prêtre catholique. Je préfèrerais mourir de mort naturelle que d’y être préparé par l’Académie, et j’ai appris maintes leçons d’un faucheur allemand qui m’ont été plus utiles qu’une leçon en grec.

Ne devrais-je aspirer à un changement pour le mieux dans ma vie ? Mais n’y a-t-il pas des périodes où l’on n’a point besoin de progresser ? J’espère de tout mon cœur devenir meilleur. Mais c’est justement parce que c’est là mon souhait que je crains les remèdes pires que le mal. Peut-on faire des reproches à un patient qui s’oppose à son médecin et refuse un traitement inadéquat ou un remède de charlatan ?

Celui qui souffre de phtisie ou de fièvre typhoïde a-t-il tort lorsqu’il réclame un remède plus puissant que de la tisane d’orge ? Ou, s’il n’a rien contre la tisane d’orge en soi, lorsqu’il doute de son pouvoir et de son efficacité en l’occurrence ? Le médecin qui a prescrit la tisane d’orge aurait tort de dire : voici un patient têtu comme une mule qui court à sa perte en refusant de prendre ce médicament. Non, ce n’est pas que l’homme fasse preuve de mauvaise volonté, mais que ce soi-disant remède ne vaut rien, car, même s’il est salutaire contre d’autres maux, il ne l’est pas dans ce cas précis.

Peut-on en vouloir à quelqu’un de rester indifférent à un tableau recensé dans le catalogue comme un Memling, mais qui n’a d’autre ressemblance avec un Memling que son sujet gothique, et ne témoigne aucun mérite artistique ?

Si tu devais penser, à la lecture de ce qui précède, que j’estime tes conseils dignes d’un charlatan, tu ne m’aurais point compris du tout, car de telles pensées et opinions sont loin de mon esprit. Si, en revanche, tu penses que je ferais bien de suivre tes conseils à la lettre et devenir graveur d’en-têtes de factures et de cartes de visite, comptable ou encore apprenti charpentier ou de suivre les conseils de ma très chère sœur Anna et me faire boulanger ou tant d’autres choses encore (étrangement incompatibles, du reste), que d’autres me conseillent.

Tu me réponds : « Je ne te demande pas de suivre ces conseils à la lettre ; je craignais simplement que tu ne te complaises dans l’oisiveté, et pensais que cela devait cesser. »

Puis-je observer que c’est là une bien étrange forme d’« oisiveté ». Il ne m’est point facile de me défendre, mais je serais bien désolé si tôt ou tard tu ne voyais les choses différemment.

Je ne suis pas certain que devenir boulanger, par exemple, soit la bonne manière de combattre de telles accusations. Ce serait, certes, réponse décisive (à supposer qu’on puisse, en un clin d’œil, se métamorphoser en boulanger, en barbier ou en bibliothécaire) ; mais ce serait aussi stupide, un peu comme un homme qu’on aurait accusé de cruauté pour avoir monté un âne, et qui, immédiatement, mettrait pied à terre et poursuivrait son voyage en portant son âne sur son dos.

Et maintenant, toute plaisanterie à part, je pense sérieusement qu’il serait bon que nous nous rapprochions l’un de l’autre. Si je devais un jour avoir l’impression d’être un poids pour toi ou la famille, de n’être utile à personne, et me considérer superflu ou comme un intrus vis à vis de toi, si je devais penser que vous seriez mieux sans moi et que j’en sois réduit à éviter autrui, si un jour il m’arrivait vraiment de penser cela, je serais envahi de tristesse et risquerais de sombrer dans le désespoir.

Cette pensée m’est insoutenable, et l’idée que toutes ces dissensions, cette tristesse et cette peine qui nous minent, nous et notre famille, aient pu être causées par moi l’est plus encore. Si cela était vraiment le cas, j’en viendrais à souhaiter qu’il me soit accordé de ne plus vivre très longtemps.

Pourtant, bien que cette pensée me fasse parfois souffrir sans limites, une autre finit aussi par poindre : « Et si ce n’était qu’un rêve horrible et terrifiant ? Peut-être un jour le verrons-nous et le comprendrons-nous clairement. » Ou bien est-ce la réalité, et les choses vont aller en empirant plutôt qu’en s’arrangeant. Bien des gens trouveraient en effet stupide et superstitieux de croire que les choses puissent changer pour le mieux.

Parfois en hiver, il fait un froid si intense que l’on se dit, « Il fait trop froid pour que je me soucie de savoir si l’été arrive ou non ; le mal l’emporte sur le bien. » Mais qu’on le veuille ou non, la mauvaise saison arrive à sa fin et un beau matin, le vent tourne et c’est le dégel. Lorsque je compare le climat à notre état d’esprit et à notre situation, eux aussi sujets aux changements et aux fluctuations, alors je garde espoir que tout peut s’arranger.

Une lettre de ta part me rendrait très heureux. Si jamais tu m’écris, envoie ta lettre chez J. B. Denis, rue du Petits Wasmes à Wasmes (Hainaut).

Suis allé à Wasmes à pied le soir après ton départ. Ai dessiné un autre portrait depuis. Au revoir, accepte une poignée de main en pensée et crois-moi,

Ton dévoué,

Vincent


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